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Pourquoi vous n’êtes jamais satisfait, même quand vous réussissez

29 Sep, 26 | Burn-out, Coaching, Emotions

Un dimanche, dans la voiture. Ma fille, quinze ans, monte le son. C’est une chanson qu’elle aime, Le Petit Pêcheur, de Manon Lisa.
On écoute les paroles pour de vrai, jusqu’au bout, sans parler. Et à un feu rouge, elle se tourne vers moi et pose la question qui ne m’a plus lâchée de la journée :
« En fait, à quoi ça sert de toujours vouloir plus ? ».

Pourquoi n’êtes-vous jamais satisfait, même après une vraie réussite ?

Parce que votre cerveau est bâti pour désirer, beaucoup plus que pour se contenter. La satisfaction que vous attendez d’un objectif atteint s’évapore en quelques heures, parfois en quelques minutes, et la barre remonte toute seule, sans que vous l’ayez décidé.

Repensez à votre dernière grande réussite. Le contrat signé, la promotion, le projet livré. Où était l’excitation la plus vive : avant, ou après ? Presque toujours avant. Le pic vous traverse pendant la montée, pendant la chasse. Une fois la cible touchée, il retombe, et le silence qui suit ressemble à un vide. Alors vous cherchez une nouvelle cible, vite, pour retrouver la sensation. Le neurologue Antonio Damasio a montré que nos émotions ne sont pas des parasites de la raison : elles sont des signaux du corps qui orientent chacune de nos décisions. Le problème n’est pas que ce système existe. Le problème, c’est qu’il vous a appris à confondre l’élan du désir avec le goût de ce que vous avez obtenu.

Ma fille a mis un mot d’adolescente là-dessus : le « shoot ». Ce petit shoot de plaisir quand on remplit, quand on enchaîne, quand on scrolle une expérience de plus. Elle a quinze ans et elle avait déjà vu ce que beaucoup de dirigeants mettent vingt ans à sentir : ce shoot-là ne nous rapproche pas du bonheur, il nous en éloigne, parce qu’il nous garde toujours tournés vers la suite.

Observez la mécanique dans une journée ordinaire. Vous réglez enfin le dossier qui vous pesait depuis trois semaines. Une bouffée de soulagement, brève, presque tiède. Et déjà votre attention glisse vers les deux mails non lus, vers la réunion de quinze heures, vers l’idée qui vient de surgir. Le dossier réglé n’existe plus. Il a rejoint la longue liste de ce que vous avez fait sans jamais le savourer. Ce que vous appelez « exigence » ressemble surtout à une impossibilité de vous poser sur une victoire assez longtemps pour qu’elle compte. 

Votre cerveau est câblé pour désirer, beaucoup plus que pour se contenter. Le plaisir se joue dans la montée. Une fois la cible atteinte, il retombe, et la barre remonte sans que vous l’ayez décidé.

Est-ce un défaut de volonté ou un mécanisme que vous n’avez pas choisi ?

C’est un mécanisme, pas une faiblesse de votre part. Le cerveau qui ne s’arrête jamais, qui a déjà trois coups d’avance pendant qu’on vous félicite, fonctionne exactement comme il a appris à fonctionner pour vous mener là où vous êtes.

Vous cochez la case et vous pensez déjà à la suivante. On vous dit « bravo, c’était énorme » et vous entendez surtout « et maintenant ? ». Vous vous asseyez pour ne rien faire un dimanche, et au bout de quatre minutes votre main cherche votre téléphone, votre tête cherche un problème à résoudre. Vous vous dites que vous vous reposerez quand ce sera calme, en sachant très bien que ce ne sera jamais calme.

Si vous vous reconnaissez, respirez : cette mécanique a été votre alliée. Elle vous a fait avancer, produire, tenir vos promesses. En treize ans à accompagner plus de mille personnes, dirigeants, managers, responsables RH, j’ai croisé très peu de gens paresseux et énormément de gens qui ne savaient plus s’arrêter. Ce sont deux problèmes opposés, et le second se déguise en qualité professionnelle. C’est pour cela qu’on ne le soigne jamais : on le félicite. 

Ne plus savoir s’arrêter est une mécanique qui vous a fait réussir, pas une faiblesse. On ne la soigne jamais parce qu’on la félicite.

Que vous coûte, vraiment, la course au toujours plus ?

Elle vous coûte votre présence, votre santé, et pour finir la performance même que vous croyez protéger. Un moteur qu’on pousse à plein régime en permanence finit par se fragiliser, et c’est aussi vrai d’un être humain que d’une machine.

Le biologiste Olivier Hamant décrit une vérité contre-intuitive du vivant : ce qui dure n’est pas ce qui est optimisé au maximum, mais ce qui garde de la marge, du jeu, une part de lenteur. Une forêt, un organisme, une équipe qui tiennent dans le temps ne tournent jamais à cent pour cent. Ils conservent une réserve. La course au toujours plus fait exactement l’inverse : elle grignote la réserve, un dimanche travaillé après l’autre, jusqu’à ce qu’un imprévu, une charge en trop, une mauvaise nuit de sommeil, fasse céder l’ensemble d’un coup.

Il y a un coût plus discret, aussi. Celui de traverser sa vie sans la sentir. Remplir, enchaîner, documenter, passer au suivant. À la fin d’une année dense, vous avez tout fait et vous ne vous souvenez de rien. Les expériences se sont accumulées sans jamais devenir des souvenirs, parce qu’un souvenir a besoin qu’on s’arrête assez longtemps pour le vivre. C’est la question de ma fille, dans la voiture, retournée vers moi : à quoi bon collectionner des instants qu’on ne prend jamais le temps d’habiter ?

Et il y a le coût pour les autres, celui dont on parle le moins. Quand vous vivez tourné vers la cible suivante, votre entourage le sent. Vos équipes apprennent qu’aucun résultat ne mérite qu’on s’y arrête, qu’un bon trimestre appelle aussitôt un meilleur trimestre, que rien n’est jamais tout à fait suffisant. Vous croyez transmettre de l’ambition, vous transmettez souvent une insatisfaction contagieuse. Vos proches, eux, finissent par attendre une présence qui n’arrive pas, parce que vous êtes physiquement là et mentalement déjà ailleurs. La course au toujours plus n’épuise pas que celui qui court. Elle assèche doucement tout ce qui l’entoure.

Un moteur poussé à plein régime en permanence finit par se fragiliser. La performance qui dure garde toujours une réserve.

 

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Comment savoir ce qui est « assez » pour vous ?

En réapprenant à écouter vos émotions, qui restent votre boussole la plus fiable pour distinguer ce qui compte vraiment de ce que vous poursuivez par pure habitude. « Assez » ne se calcule pas. Cela se ressent, et vous avez sans doute cessé depuis longtemps d’y prêter l’oreille.

C’est tout le cœur de l’intelligence émotionnelle, telle que la décrit Daniel Goleman : non pas se noyer dans ses ressentis, mais s’en servir comme d’une information de qualité pour décider plus juste, pour soi et pour les autres. Vos émotions savent déjà que la troisième certification de l’année ne changera rien, que le chiffre suivant ne vous rendra pas plus tranquille, que vous poursuivez une cible qui recule à mesure que vous avancez. Elles le savent. C’est votre volonté qui refuse de les entendre.

Les stoïciens l’avaient formulé il y a deux mille ans. Épictète invitait à séparer nettement ce qui dépend de nous de ce qui ne nous appartient pas, et Marc Aurèle se rappelait chaque matin que courir après l’approbation et l’accumulation, c’est confier son repos à des choses qui ne s’arrêteront jamais de manquer. La thérapie d’acceptation et d’engagement dit la même chose avec d’autres mots : ce qui apaise le besoin de toujours plus, ce n’est pas d’obtenir plus, mais de savoir précisément au service de quelle valeur on se lève le matin.

Distinguer les deux demande une compétence que l’on n’apprend nulle part dans un parcours de dirigeant : sentir, avant de foncer. La plupart des personnes que j’accompagne savent parfaitement analyser un tableau de bord et n’ont plus aucune idée de ce qu’elles ressentent un lundi matin. Elles ont musclé la tête et laissé le corps de côté, alors même que c’est lui qui envoie, en premier, le signal d’un « assez » ou d’un « ce n’est plus pour moi ». Réapprendre à lire ce signal change la façon de décider. On cesse de choisir par peur de manquer, on commence à choisir par fidélité à ce qui compte.

Il existe un exercice tout simple pour commencer, et il déstabilise souvent plus qu’un séminaire entier. S’asseoir vingt minutes sans rien faire. Pas de téléphone, pas de liste, pas d’objectif. Écouter le bruit autour, sentir la nervosité monter, observer cette petite panique de l’esprit qui réclame une tâche. Rester quand même. Ce qui remonte dans ce vide, l’ennui, l’agacement, parfois une tristesse inattendue, c’est exactement ce que la course couvrait. Et c’est là, une fois le bruit retombé, que vous entendez à nouveau ce qui est juste pour vous, indépendamment des attentes des autres.

« Assez » ne se calcule pas, cela se ressent. Vos émotions savent déjà où est la limite, c’est votre volonté qui refuse de l’entendre. 

Retrouver le goût de ce que vous vivez

Vous n’avez pas besoin de renoncer à votre ambition. Vous avez besoin de la remettre au service de ce qui vous tient à cœur, plutôt qu’au service d’un manque qui ne se comble jamais.

Vous n’avez pas à renoncer à votre ambition, seulement à la remettre au service de ce qui compte vraiment pour vous.

Un seul pas, cette semaine. La prochaine fois que vous réussissez quelque chose, ne bondissez pas immédiatement vers la cible suivante. Accordez-vous cinq minutes. Nommez ce que vous ressentez, vraiment, même si c’est plus pâle ou plus compliqué que prévu. Regardez ce que vous venez d’accomplir comme si c’était déjà assez, juste pour voir ce que cela réveille en vous.

Ma fille a coupé la musique en arrivant, et sa question est restée dans l’habitacle. Je vous la laisse à mon tour, pour la route : et si le « plus » que vous cherchez depuis des années était en réalité un « enfin, je m’arrête » que vous n’osez pas vous offrir ?

questions fréquentes 

Pourquoi je ne suis jamais content de mes résultats, même bons ? 
Parce que le cerveau s’habitue très vite à ce qu’il obtient et déplace aussitôt la barre plus haut. La satisfaction d’une réussite retombe en quelques heures, ce qui vous pousse à chercher la suivante pour retrouver la sensation. C’est un mécanisme d’adaptation normal, pas un signe que vous n’en faites pas assez..

L’insatisfaction permanente peut-elle mener au burn-out ?
Oui, très souvent. Courir sans jamais toucher le « assez » vous prive du repos et de la récupération dont votre organisme a besoin. À force de fonctionner sans réserve, un imprévu suffit à faire basculer l’épuisement. L’insatisfaction chronique est l’un des moteurs les plus discrets du burn-out chez les profils performants.

Comment arrêter de toujours vouloir plus ? 
En apprenant à vous arrêter volontairement, même quelques minutes, pour sentir ce que vous vivez au lieu de foncer vers l’objectif suivant. Le besoin de plus se calme moins en obtenant davantage qu’en clarifiant les valeurs qui donnent du sens à vos efforts. C’est un travail d’intelligence émotionnelle, qui se réapprend.

Viser « assez », est-ce renoncer à l’ambition ?
Non. Une ambition durable a besoin de marge, exactement comme un sportif de haut niveau a besoin de récupération pour progresser. Choisir ce qui est « assez » ne réduit pas votre exigence, cela vous rend capable de la tenir dans le temps sans vous détruire.

 

 

Formatrice et coach entreprises

À propos de

Sandra Morel-Bordenave

* Coach professionnelle certifiée spécialisée en prévention du burn-out et intelligence émotionnelle pour les leaders.
+1000 accompagnements en 13 ans

* Formatrice en entreprise sur la gestion des émotions, la communication non violente et la prévention des risques psychosociaux.

 

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