Pourquoi on disparaît quand quelqu’un nous comprend trop bien ?
La semaine passée, trois personnes m’ont contactée pour des appels découverte. Trois échanges profonds, intenses même. Le genre de conversations où l’on sent que quelque chose se dénoue, où les mots posés sur une situation confuse apportent un soulagement presque tangible.
À la fin de chaque échange, la même réaction, formulée différemment mais avec la même intensité : « Vous avez vraiment compris ma problématique. C’est exactement ça. » Puis des remerciements volubiles, un enthousiasme palpable, parfois même une forme de soulagement dans la voix.
Et puis, plus rien.
Silence radio complet. Pas de nouvelles, pas de réponse aux messages de suivi, comme si ces personnes s’étaient évaporées dans la nature. Mes enfants appellent ça « ghoster » – cette façon moderne de disparaître sans explication, sans un mot.
Et ça m’interpelle. Pas parce que je le prendrais personnellement ou que je considérerais cela comme un manque de respect flagrant. Ce n’est pas le sujet. Ce qui m’interpele, c’est que cette situation révèle quelque chose de profond, un mécanisme que j’observe de plus en plus fréquemment dans mes accompagnements.
Parce que voilà ce que j’ai compris : quand quelqu’un comprend vraiment votre problématique, quand quelqu’un met des mots précis sur ce que vous ressentiez confusément, cela peut devenir insupportable. Pas sur le moment – sur le moment, c’est un soulagement. Mais après, quand vous raccrochez et que vous vous retrouvez seul face à cette compréhension, tout change. Parce que vous ne pouvez plus faire semblant de ne pas savoir.
LE MÉCANISME INVISIBLE
On pourrait facilement attribuer ce phénomène de ghosting à notre époque saturée d’informations, à nos agendas surchargés, à cette difficulté croissante que nous avons tous à maintenir notre attention sur une seule chose. On pourrait se dire que ces personnes ont simplement oublié, qu’elles ont été happées par d’autres urgences, qu’elles avaient l’intention de répondre mais que le temps leur a manqué.
C’est rassurant de penser cela. Mais ce n’est pas ce qui se passe vraiment.
Voici ce que j’observe : pendant l’échange, ces personnes ont été comprises. Vraiment comprises, pas superficiellement. Quelqu’un a nommé ce qu’elles ne parvenaient pas à formuler clairement, a mis des mots sur ce qu’elles ressentaient de manière diffuse depuis des semaines ou des mois. Quelqu’un a identifié leur schéma répétitif, pointé leur contradiction interne, ou révélé la façon dont elles se trahissent elles-mêmes sans même s’en rendre compte.
Et sur le moment, c’est un immense soulagement. Enfin, quelqu’un voit. Enfin, quelqu’un comprend. Enfin, on ne se sent plus seul avec ce poids invisible. Il y a quelque chose de libérateur dans le fait d’être vu et compris dans sa complexité, dans ses zones d’ombre, dans ses contradictions.
Mais ensuite, quand l’échange se termine et que le téléphone raccroche, la réalité se rappelle à eux avec une force redoublée. Parce que si cette personne a raison, si elle a vraiment vu juste, cela implique des choses difficiles à accepter. Cela signifie qu’ils se mentent peut-être à eux-mêmes depuis des mois, voire des années. Que le problème n’est pas uniquement extérieur – l’organisation toxique, le manager incompétent, la charge de travail – mais qu’il y a aussi une dimension personnelle, une part qui leur appartient.
Si cette personne a raison, cela veut dire qu’ils vont devoir changer quelque chose. Pas juste optimiser leur agenda ou apprendre à mieux gérer leur stress, mais véritablement transformer leur manière d’être, de poser des limites, de s’accorder de la valeur. Ils vont devoir affronter ce qu’ils fuient depuis longtemps, reconnaître leur part de responsabilité dans leur propre épuisement.
Et cela, franchement, c’est insupportable.
Alors ils disparaissent. Pas de manière consciente et délibérée la plupart du temps. Ils se disent sincèrement qu’ils vont répondre plus tard, qu’ils ont besoin de réfléchir, de digérer cet échange intense. Mais les jours passent, puis les semaines, et la réponse ne vient jamais. Parce qu’en réalité, ils ne fuient pas la personne qui les a compris. Ils fuient le miroir qu’elle leur a tendu. Ils fuient la vérité inconfortable qu’ils ont entrevu pendant quelques instants. Agir, donner suite, cela voudrait dire reconnaître qu’ils se sont trahis eux-mêmes, et ils ne sont pas prêts à faire face à cette réalité.
Ce que cela révèle de notre rapport à nous-mêmes
Le ghosting professionnel – cette façon de disparaître après avoir été profondément compris – n’est pas fondamentalement un problème de gestion du temps ou d’organisation. C’est un symptôme, le révélateur d’un manque de sécurité intérieure.
Quand vous possédez une sécurité intérieure solide, vous êtes capable d’assumer vos décisions, même inconfortables. Vous pouvez dire à quelqu’un : « J’ai besoin de temps pour réfléchir à tout cela, je reviendrai vers vous. » Vous pouvez également dire : « Finalement, après réflexion, ce n’est pas le bon moment pour moi. » Ou même : « Merci infiniment pour cet échange qui m’a beaucoup éclairé, mais je ne donne pas suite. » Vous pouvez assumer votre décision, quelle qu’elle soit, même si elle vous confronte à vos propres contradictions, même si elle révèle que vous n’êtes pas prêt à agir malgré la lucidité que vous avez acquise.
Mais quand cette sécurité intérieure fait défaut, tout devient beaucoup plus compliqué. Vous ne parvenez pas à assumer de dire non, parce que cela révélerait que vous n’êtes pas prêt à changer malgré votre souffrance. Vous ne pouvez pas assumer vos contradictions – le fait de vous plaindre de votre épuisement tout en refusant d’agir pour en sortir. Vous ne pouvez pas faire face à ce que le miroir vous renvoie de vous-même, à cette image inconfortable de quelqu’un qui se trahit, qui s’épuise par ses propres choix répétés.
Alors vous choisissez la solution qui semble la moins douloureuse sur le moment : vous disparaissez. Parce que disparaître, c’est ne rien avoir à assumer. C’est éviter la confrontation avec soi-même. C’est repousser indéfiniment le moment où il faudra reconnaître sa part de responsabilité.
Et voici le paradoxe troublant que j’observe régulièrement : les personnes qui ghostent sont souvent celles qui se plaignent le plus de ne pas être respectées dans leur environnement professionnel, de ne pas être comprises par leur hiérarchie ou leurs collègues, de porter une charge mentale écrasante que personne ne reconnaît. Elles aspirent profondément à être vues, comprises, reconnues dans leur complexité. Mais quand quelqu’un les comprend vraiment, quand quelqu’un voit au-delà des symptômes et identifie les mécanismes profonds, elles fuient.
Pourquoi cette réaction paradoxale ? Parce qu’être compris en surface est confortable – cela valide votre position de victime des circonstances. Mais être compris en profondeur, c’est être confronté à votre propre responsabilité dans la situation. C’est découvrir que vous n’êtes pas seulement victime des autres, mais aussi de vous-même. Et cela demande une sécurité intérieure, une solidité face à soi-même, que beaucoup n’ont pas encore développée.
Ce n’est pas de la méchanceté. Ce n’est pas de l’irrespect délibéré envers la personne qui a pris le temps de comprendre. C’est simplement de la fuite. Une fuite instinctive, presque animale, face à une vérité trop difficile à affronter.
Le coût invisible de la fuite
Quand vous ghostez quelqu’un qui vous a profondément compris, vous croyez éviter un inconfort. Vous imaginez gagner du temps, préserver votre énergie mentale déjà limitée, vous épargner une confrontation difficile. Sur le moment, cela ressemble à une stratégie de protection légitime. Mais ce que vous ne voyez pas, ce sont les pertes invisibles que cette fuite génère.
D’abord, vous perdez une opportunité réelle de transformation. Cette personne qui vous a compris, qui a vu votre schéma répétitif avec une clarté que vous n’aviez peut-être jamais eu vous-même, elle aurait pu vous aider à dénouer ce nœud qui vous étrangle depuis si longtemps. Elle aurait pu vous accompagner pour sortir de ce cercle vicieux dans lequel vous tournez en boucle, pour cesser de vous trahir vous-même jour après jour. Mais vous avez fui avant même que ce travail puisse commencer, avant même d’avoir donné une chance à cette transformation d’émerger.
Ensuite, et c’est peut-être encore plus insidieux, chaque fois que vous ghostez, vous renforcez votre propre schéma de fuite. Vous vous envoyez à vous-même un message puissant, même si vous n’en avez pas conscience : « Je ne suis pas capable de faire face. Je ne suis pas capable d’assumer mes contradictions. Je ne suis pas capable de changer, même quand je comprends ce qui me fait souffrir. » Vous consolidez ainsi votre propre sentiment d’impuissance, vous vous enfermez un peu plus dans cette identité de personne qui subit sans pouvoir agir.
Il y a aussi cette dissonance cognitive qui s’installe progressivement. Vous savez, quelque part en vous, que vous devriez répondre. Vous savez que vous devriez au minimum assumer une position, quelle qu’elle soit. Mais vous ne le faites pas. Cette dissonance crée une charge mentale invisible, un poids permanent qui s’ajoute à tous les autres. Cette petite voix intérieure qui vous rappelle régulièrement : « Je devrais répondre à cette personne. Mais je ne peux pas. Donc je suis quelqu’un qui fuit, quelqu’un qui n’assume pas. » Vous vous jugez vous-même en boucle, et ce jugement ronge votre estime de vous plus sûrement que bien des critiques externes.
Et puis, il y a la reproduction systémique de ce schéma. Si vous ghostez dans votre vie professionnelle, il y a de fortes chances que vous reproduisiez ce même mécanisme de fuite ailleurs. Dans les conversations difficiles que vous devriez avoir avec votre équipe mais que vous repoussez indéfiniment. Dans les limites que vous devriez poser avec votre manager mais que vous n’osez pas formuler. Dans les décisions importantes de votre vie personnelle que vous évitez de prendre parce qu’elles vous confronteraient à vos propres contradictions.
Le ghosting n’est jamais un phénomène isolé. C’est un mode de fonctionnement, une manière habituelle de gérer (ou plutôt de ne pas gérer) ce qui nous confronte à nous-mêmes. Et plus vous fuyez, plus vous renforcez ce réflexe de fuite, jusqu’à ce qu’il devienne votre réponse automatique face à toute situation inconfortable.
Et si vous êtes celui qu’on ghoste ?
Si vous vous reconnaissez plutôt dans la position de celui qu’on ghoste régulièrement après avoir « vraiment compris » la problématique de quelqu’un, je veux que vous entendiez ceci très clairement : ce n’est pas vous le problème.
Au contraire, si les gens disparaissent après vos échanges, c’est probablement que vous avez cette capacité précieuse de voir juste, de nommer ce qui doit être nommé sans détour ni complaisance, de mettre le doigt là où cela fait mal mais où c’est nécessaire. C’est une qualité rare dans un monde qui préfère souvent la surface à la profondeur, le confort à la vérité.
Les gens ne fuient pas parce que vous avez mal compris leur situation. Ils fuient précisément parce que vous avez trop bien compris. Parce que vous avez vu ce qu’ils s’efforçaient de ne pas voir eux-mêmes, parce que vous avez identifié le nœud qu’ils préféraient ignorer, parce que votre lucidité les confronte à une vérité qu’ils ne sont pas prêts à affronter. Pas maintenant. Peut-être jamais.
Vous ne pouvez pas forcer quelqu’un à se confronter à lui-même. Vous ne pouvez pas créer de toutes pièces la sécurité intérieure dont une personne a besoin pour faire face à ses propres contradictions. Vous ne pouvez pas décider à la place de quelqu’un qu’il est temps pour lui de sortir de ses schémas destructeurs.
Tout ce que vous pouvez faire, c’est continuer à voir juste. Continuer à dire la vérité telle que vous la percevez, avec bienveillance mais sans complaisance. Et accepter, vraiment accepter, que certaines personnes ne soient pas prêtes à entendre cette vérité, même quand elles vous demandent explicitement de les aider. Pas maintenant. Peut-être plus tard. Peut-être jamais.
Ce n’est ni un échec de votre part, ni une remise en question de votre capacité à accompagner. C’est simplement le constat que le timing est aussi important que la justesse de la compréhension. Vous pouvez avoir absolument raison dans votre analyse, identifier avec précision ce qui se joue, et pourtant la personne n’est pas prête à agir sur cette compréhension. Et ce n’est pas à vous de porter cette responsabilité.
Comment sortir du schéma (si vous vous reconnaissez)
Si en lisant cette newsletter, vous vous êtes reconnu dans ce schéma de ghosting, si vous réalisez que vous avez déjà disparu après qu’on vous ait profondément compris, sachez qu’il existe un chemin pour sortir de ce mécanisme. Ce n’est pas facile, mais c’est possible.
La première étape, et c’est souvent la plus difficile, consiste à reconnaître que vous fuyez. Pas devant les autres – vous n’avez de comptes à rendre à personne d’autre qu’à vous-même – mais face à vous. Cessez de vous raconter que vous manquez de temps, que vous devez réfléchir plus longuement, que vous attendez le bon moment. Nommez la vérité : vous fuyez. Vous fuyez parce que cet échange vous a confronté à quelque chose que vous ne voulez pas voir, à une vérité sur vous-même qui est trop inconfortable pour l’instant.
Ensuite, essayez d’identifier précisément ce que vous fuyez. Qu’est-ce que cette personne a nommé qui vous a mis face à votre contradiction principale ? Quelle trahison de vous-même a-t-elle révélée ? Quel schéma répétitif a-t-elle identifié avec une clarté qui vous a déstabilisé ? Prenez le temps d’écrire cela, noir sur blanc. Il y a quelque chose de puissant dans l’acte d’écrire : ce que vous nommez explicitement perd une partie de son pouvoir sur vous. Tant que cela reste flou, diffus, non formulé, cela conserve toute sa force d’intimidation.
Enfin, et c’est là que vous reprenez vraiment du pouvoir sur vous-même, assumez une réponse. Même inconfortable. Vous n’êtes absolument pas obligé de donner suite à l’échange que vous avez eu. Vous n’êtes pas obligé de travailler avec cette personne ou de suivre ses suggestions. Vous avez parfaitement le droit de ne pas être prêt, de considérer que ce n’est pas le bon moment pour vous.
Mais vous vous devez d’assumer une réponse, quelle qu’elle soit. Même si c’est juste : « Merci infiniment pour cet échange qui m’a beaucoup éclairé. J’ai besoin de temps pour digérer tout cela. Je ne sais pas si je suis prêt à agir maintenant, mais je voulais vous le dire plutôt que de disparaître. » Ou encore : « Votre analyse était juste et cela m’a beaucoup fait réfléchir. Mais finalement, après réflexion, je ne donne pas suite pour le moment. »
Assumer une réponse, même si elle révèle vos limites ou vos contradictions, c’est reprendre du pouvoir sur vous-même. C’est vous dire : « Je peux faire face, même quand c’est difficile. Je peux assumer mes décisions, même quand elles ne sont pas celles que je voudrais prendre idéalement. Je ne suis pas obligé de fuir. »
Le ghosting n’est pas une fatalité inscrite dans votre personnalité. C’est un symptôme, le signe d’un manque de sécurité intérieure, d’une difficulté à faire face à vos propres contradictions. Mais comme tout symptôme, il peut évoluer, se transformer. Ça se travaille. Un « non » assumé à la fois. Une réponse inconfortable mais honnête à la fois. Une confrontation avec soi-même à la fois.
POUR FINIR
Cette newsletter me tenait particulièrement à cœur parce qu’elle touche à quelque chose que j’observe de plus en plus fréquemment, et qui dit beaucoup de notre époque (en toute transparence, j’ai longtemps hésité avant de me décider à l’écrire).
Au-delà du phénomène du “ghosting” lui-même, c’est toute cette difficulté que nous avons à faire face à nous-mêmes, à assumer nos contradictions, à reconnaître notre part dans ce qui nous arrive.
Et vous, où vous situez-vous dans tout cela ?
Avez-vous déjà disparu après qu’on vous ait profondément compris, sans vraiment comprendre pourquoi sur le moment ?
Ou au contraire, êtes-vous régulièrement dans la position de celui qu’on ghoste après avoir vu juste ?
À propos de
Sandra Morel-Bordenave
Coach professionnelle certifiée spécialisée en prévention du burn-out et intelligence émotionnelle pour les leaders.
12 ans d’expérience | 1000+ accompagnements | 20 coachings individuels et 200+ professionnels formés en 2025
Formatrice en entreprise sur la gestion des émotions, la communication non violente et la prévention des risques psychosociaux.
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